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Texte 3: "Chairéas et Callirhoé" de Chariton

Posté : mar. 5 déc. 2017 12:02
par Arnaud
"Ταχέως οὖν πάθος ἐρωτικὸν ἀντέδωκαν ἀλλήλοις τοῦ κάλλους τῇ εὐγενείᾳ συνελθόντος."
Pierre Grimal, c’est étonnant, choisit de ne pas traduire du tout le génitif absolu causal « τοῦ κάλλους τῇ εὐγενείᾳ συνελθόντος ». D’ailleurs pourquoi faire intervenir cette « εὐγένεια » qui dans notre perception moderne semble séparée de ce fameux coup de foudre qui engendrera le pathos erotikon. Or ce qui est perçu par nos personnages en premier lieu, c’est la beauté. La beauté des corps éclatants d'une part, une beauté stellaire ( « στίλβων ὥσπερ ἀστήρ »), quasi divine ( « Ἦν γὰρ τὸ κάλλος οὐκ ἀνθρώπινον ἀλλὰ θεῖον »), allant de paire avec le fait d’être bien-né (εὐγενής) donc immanente à la noblesse du sang, à la pureté du haut lignage. Mais cette beauté reconnue est aussi celle de l’âme des jeunes gens, cette âme noble qu’identifie le rang. Eros préside à cette reconnaissance mutuelle en rendant spontanément perceptible cette beauté divine à travers la structure hiérarchique de la réalité. Chariton enfonce le clou car il nous montre la toute la puissance du dieu en posant au départ de son roman un présupposé dans l’asymétrie de rang entre ses deux personnages : Callirhoé est la fille du stratège de Syracuse, Hermocrate et Chairéas est le fils d’Ariston, issu d'une famille peut-être moins prestigieuse à Syracuse ( « τὰδεύτερα ἐν Συρακούςαις μετὰ Ἑρμοκράτην »). La volonté de vouloir épouser une personne plus noble que soi est désir perçu comme hubris par l'opinion commune: il va a priori contre l’ordre établi. Mais la doxa sera dépassée par l’ἀλήθεια dans le dévoilement de la noblesse toute naturelle de Chairéas, par l'entremise du dieu. A travers l’ambiguïté du terme εὐγένεια, et donc de sa traduction, se noue la trame narrative du pathos erotikon de Chariton.

Source: WEIL Michèle. Robert CHALLE romancier. Genève-Paris: Librairie Droz, 1991.

Re: Texte 3: "Chairéas et Callirhoé" de Chariton

Posté : lun. 11 déc. 2017 13:28
par Michèle TILLARD
Merci Arnaud pour cette belle analyse, très pertinente !
Bien cordialement,
MT